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Nuit excellente. Le roulis berce. Je partage ma cabine avec Jérôme Blandin, responsable de tout ce qui touche aux équipements de mesure du site Lucky Strike, et donc en charge de la bouée errante. C’est sa journée. A 19h30 nous devrions l’atteindre. On en apprendra plus sur les raisons de la rupture de son câble.

C’est une journée de transition. On enchaine les réunions. De sécurité. De planning. De mise au point scientifique. Chacun sera de quart à tour de rôle. Mon quart, lui, est de minuit à 4 heures matin et de midi à 16h. On va m’apprendre à me repérer sur une carte, à suivre les opérations, lire les instruments de mesure, bref à remplir le cahier électronique. Je devrai tout prendre en note.

Nous sommes 75 sur le bateau. Philippe Moimeaux est notre commandant. Il y a trois équipes : les marins, les scientifiques (techniciens, ingénieurs, chercheurs), et les pilotes du ROV Victor.

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On continue de monter nos laboratoires. Le Pourquoi pas ? est une fourmilière. Je commence à échanger avec la chef de projet Mathilde Cannat, géophysicienne, Anne Godfroy, microbiologiste, Ana Colaço, écologue, Valérie Chavagnac, géochimiste spécialiste en hydrothermalisme, Bérénice Piquet, biologiste doctorante sur les moules Bathymodiolus azoricus, et de nombreux autres dont je reparlerai par la suite. L’équipe de Jozée, la mienne, est composée de Marjolaine Matabos, spécialiste en écologie benthique , Sandra Fuchs, biologiste moléculaire et Audrey Mat, qui se prépare à étudier les rythme et cycle biologiques de la faune de ces écosystèmes, c’est-à-dire leur horloge interne. Tous les cinq, nous ne chômons pas. Nous construisons des « quadrats ». Ce sont des espèces de pyramides, pour certaines grillagées, équipées de caméras intégrées. Elles vont servir à étudier le repeuplement par la faune des profondeurs des zones dénudées. On les place au fond de la mer. Et pendant les deux années suivantes on observera comment les communautés animales reviennent prendre possession d’un espace d’où on les aura préalablement chassé.

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Peut-être cela vous surprendra-t-il que l’on étudie cette nouvelle faune, si méconnue, sous l’angle de leur résilience et de leur capacité à se régénérer après avoir vécu une catastrophe. Darwin aux Galapagos, Albert de Monaco sur l’Actéon, eux, ne semblaient guère penser à cela. C’est qu’assurément, l’exploration de ce « continent sous-marin » que l’on est en train d’inventorier se déploie avec les impératifs des chercheurs du XXIeme siècle. Car la question que se posent les biologistes, c’est bien celle de la survie de ces communautés animales. Si jamais les hommes pour des raisons économiques ou commerciales, venaient à exploiter ces écosystèmes et à les détériorer, la vie parviendrait-elle à résister ? Combien de temps leur faudrait-il pour cicatriser ?

Désormais ce sont des animaux sous pression anthropique que l’on doit décrire. Le paradoxe de ce Nouveau Monde, tout comme l’Atlantide, est qu’à peine découvert, celui-ci menace d’être englouti. Le temps de la rencontre est compté. Déjà il faut penser à le défendre. Le sous-sol océanique est riche de minéraux. Très riche. Et nous vivons un temps de raréfaction des ressources. Ce n’est qu’une question d’années avant que d’immenses engins miniers, grands comme on n’imagine pas, prennent possession de territoires autrefois dévolus à l’obscurité, au silence et à la vie cloîtrée.

Mais déjà la bouée pointe à l’horizon. C’est vraiment une grosse bouée. Elle pèse plus d’une tonne. On met des lignes à l’eau. On va pêcher avant de la remonter. C’est la tradition. Car en pleine mer, loin de tout rivage, un objet pareil, lesté de capteurs et autre structures métalliques, offre aux poissons et à la faune de surface un oasis inespéré. La colonisation humaine a aussi du bon pour les poissons. On prend peu. Voire pas. La manœuvre commence. Elle sera rapide. Rondement menée. La partie immergée de la bouée se découvre au moment de son treuillage. Des pousses-pieds, un crustacé cirripède, ont colonisé par centaines sa partie inférieure. Ana Colaço se précipite pour les inventorier et les analyser. On me permet d’y goûter. Sur le continent, un pousse-pied, ça vaut une fortune. Un met très recherché. J’en cueille un et le goute. Pas mauvais.

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La ligne de la bouée est bien sectionnée. Mais pas du tout où on le pensait. L’accident a eu lieu 50 mètres plus bas, là où le câble métallique rejoint une trame textile très résistante. Il semblait possible jusque là que des pêcheurs aient sectionné la ligne en surface. C’est désormais peu probable. Alors usure ? Monstre des profondeurs ? Pas de réponse pour l’instant.. Les interrogations et les mystères seuls donnent ici le rythme.

Crédit photo: Audrey Mat, David Wahl, Jozée Sarrazin

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