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Teatr Piba

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Première descente. Grâce au ROV Victor, je vois ce qu’aucun homme, il y a peu, n’aurait jamais imaginé voir. Je me sens, au choix, Christophe Colomb, Pythéas, Dumont d’Urville, Magellan, ou plutôt, Neil Amstrong. Une émotion dont je cherche en vain l’équivalent. Surtout que, il faut bien le reconnaître, je n’ai jamais exercé la profession de découvreur de mondes. Je n’ai pour la première fois quitté l’Europe que récemment. Si je sais qu’il existe d’autres continents, c’est qu’on me l’a dit.

Et là l’autre monde m’ouvre ses portes.

Lucky Strike est un champ hydrothermal d’1km2 aux reliefs très découpés, avec des collines, des sommets actifs, de vastes étendues, des falaises à pics. Premier trouble, sur les pentes de ces reliefs, les parois s’animent et se meuvent. Ce sont d’immenses colonies, grouillantes d’animaux trop enchevêtrés pour pouvoir d’emblée les distinguer. Innombrables. Aussi compactes que leur surface de vie est étroite. On reconnaît des poissons. Ils se frayent un passage au milieu de ce qui semble bien des milliers et des milliers de moules géantes, hérissant le tranchant de leur coquilles ; vague évocation pour nous, qui cherchons des analogies rassurantes, d’un dispositif militaire médiéval. Mais la comparaison avec la terre que nous connaissons s’arrête là. Tout nous trompe. Tout est changé. Les prairies sont faites de nappes de bactéries, que viennent brouter crevettes et autres « bactérivores ». Bien que plongés dans l’élément liquide, nous n’en apercevons pas moins de la fumée. Anomalie formidable. Des nuages noirs. Ils naissent des fluides toxiques et brûlants que crachent des cheminées massives aux formes tourmentées.

L’eau même semble travestir sa nature. Elle est ici un ciel implacable, un éther carcéral. Sur chaque cm2 s’exerce une pression de 170 kg, contre 1kg sur la terre ferme. L’eau que nous connaissons est translucide, bleue, verte ; elle joue avec la lumière. Là, elle est si dense qu’elle empêche celle-ci de parvenir en ces lieux, créant une obscurité dont la nuit même serait incapable. Ces paysages évoquent un monde plongé dans une nuit nucléaire. Une terre que le soleil aurait déserté ; une planète inexplicablement chassée hors de son système solaire, qu’aucune étoile n’éclairerait plus.

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L’espace encore ! Il n’y a pas que ce mode d’exploration et ces paysages qui nous y ramènent. La toponymie joue là aussi avec les codes du genre. Sur la Lune, les scientifiques se sont amusés à donner aux lieux qu’ils découvraient des noms trop lyriques pour être acceptés par la géographie terrestre, mer de la tranquillité par exemple. Sur Mars, on a baptisé des montagnes immenses de noms immensément mythiques, témoin ce nouveau Mont Olympe, gigantesque volcan, où aucun dieu ne voudrait habiter, mais d’une élévation divine de 24 km. Sur Lucky Strike, la cartographie résonne de noms tout autant imagés, comme Tour Eiffel, donné au point culminant du site (15m), Montségur, Sintra, ou encore Vasydon, parce que Jozée Sarrazin, qui l’a découvert, répondit au pilote qui lui signalait un relief inconnu : « Vas-y donc ! » .

Si notre célèbre champ hydrothermal porte le nom d’un paquet de cigarettes, ce n’est pas seulement, comme on pourrait l’imaginer, parce qu’il fume. Il a été découvert par hasard, suite à un dragage. On avait remonté à la surface des espèces animales de grands fonds. Une « bonne pioche » , Lucky Strike !

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Et chance pour chance c’est bien un site exceptionnel que l’on a découvert. D’où l’excitation de nos savants qui attendent avec une impatience d’enfant la première remontée de Victor. Sa hotte est pleine, la distribution des cadeaux peut commencer. Des sondes de température pour Mathilde Cannat, et son équipe de géophysiciens, Fabrice Fontaine et Benjamin Wheeler. Des prélèvements d’eau abyssale, de fer et de sulfures pour les chimistes Agathe Laës, Lucie Pastor et Romain Davy, les fameuses moules tant attendues pour Bérenice Piquet, et du précieux liquide sulfuré pour Valérie Chavagnac, Christine Destrigneville et Alain Castillo. Des présents de choix, qui en feraient rêver plus d’un. Et qui piquent grandement ma curiosité. Je me précipite dans le laboratoire des géochimistes. Alain et Valérie nettoient de gigantesques seringues en titane. Seul le titane peut conserver l’équilibre délicat des fluides sulfurés pendant leur remontée. Ces fluides irriguent les abysses. Ils sont la source de vie, la nourriture, l’énergie et « l’atmosphère » du très-bas. Une fois analysés, ces fluides sont mis dans de petits flacons. Christine me propose d’en humer le parfum. « Capiteux » me prévient-on. Je n’hésite pas. Respirer l’odeur des profondeurs, c’est peut-être tisser un lien avec les animaux qui y vivent.

Christine dévisse le flacon avec une grimace. Elle me le tend. Surprise de taille ! Une odeur que j’imaginais étrangère au delà de tout me rappelle… mon enfance…à Vichy ! L’eau sulfurée a le parfum des cures thermales. Ça doit être bon pour les poissons. Nous sommes en fin de compte plus proches que je ne pensais.

L’après midi, petit point scientifique. Valérie fait une communication. Elle et son équipe sont en mesure de nous l’assurer : Lucky Strike, ses nombreuses cheminées, sont irriguées par une seule et gigantesque source, contre l’idée originelle de deux, voire davantage. Celle-ci se trouve à plus de 2600 mètres sous le plancher océanique. C’est-à-dire à 4,3km sous notre bateau. Après Vingt milles lieues sous les mers, Voyage au centre de la terre.

Sur le pont arrière, l’équipe ROV s’active. Deuxième plongée prévue pour 17h. Cette nuit, l’on remonte la station d’observation Seamon E pour procéder à sa révision. Je serai de quart à partir de minuit. Je suivrai les manips dans le conteneur ROV. 4 heures de plongée pour moi. Il est vingt heures, je vais me coucher.

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Crédit photo: Victor 6000, Audrey Mat, David Wahl, Jozée Sarrazin

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