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Dans les légendes, on parle souvent de marins que de puissants sortilèges condamnaient à naviguer en mer pour des siècles, voire pour toujours… L’équipage du Hollandais volant, par exemple, ou encore les longues errances d’Ulysse. Désormais un peu marin, je commence à comprendre comment de tels mythes ont pu se forger. Sur notre bateau, on oublie très vite, il faut bien le reconnaître, qu’il existe un monde autre qu’océanique. On pourrait volontiers s’imaginer les derniers survivants de la race humaine. Imaginez un peu, nos téléphones n’ont plus sonné depuis 10 jours. Ils gisent inutiles dans nos cabines. La terre que nous avons laissée derrière nous n’existe plus vraiment. Le navire, puisqu’il est le seul endroit à abriter l’unique humanité du coin, prend les dimensions d’un pays. Ses frontières pourtant resserrées s’effacent. L’espace se dilate à l’infini. Et puis, comme je le disais hier, la nuit devient, à l’égal du jour, un temps d’activité continue ; bien trop étroits, les hublots de nos cabines sont impuissants à laisser entrer la lumière, et l’on ne saurait jamais dire l’heure à laquelle nous nous réveillons. Pas de végétation non plus pour marquer la saison. Les week-ends n’existant pas, la semaine se délite. Le dimanche certes, le menu s’enjolive. Sur nos tables, on rajoute une bouteille de vin fin. C’est-à-dire de vin bon à boire. Pour marquer au moins une mesure de temps, dit-on, et conserver une once d’horloge biologique…

Mais enfin malgré le vin fin, rien n’y fait. Peu à peu nous nous enfonçons, comme les marins du Hollandais volant, dans une dilatation du temps et de l’espace. Tous, nous nous laissons gagner par cette impression de nager dans un instant éternel que rien ne saurait arrêter. Moi ça m’aspire. Je suis fou de cette sensation. Je m’y abandonne avec délice. Je la savoure. Pour vous aider à saisir cette impression si particulière, peut-être pourrais-je aller jusqu’à dire (mais bon les mots manquent) que c’est comme l’extériorisation d’un temps intime. Comme si nous éprouvions physiquement dans notre chair la dimension intérieure de notre être. Il n’y a pas de plus puissant sortilège. On goûte à l’infini. Et pour l’instant on n’en veut pas sortir. Je me surprends à souhaiter que ça dure encore et encore. Alors, comme pour tout blasphème, je me repens aussitôt de désirer franchir les limites de l’humain ; et je reprends ma parole, effrayé à l’idée d’être pris au pied de la lettre par une cruelle divinité, et de me retrouver pour toujours amarré à la coque d’un bateau dérivant à l’infini.

1-16 juillet

Crédit photo: Audrey Mat, David Wahl, Jozée Sarrazin

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