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Teatr Piba

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Jour charnière. Un événement remarquable, une irruption du monde lointain, vient rompre la chaine coulante des nos jours. Notre petite communauté, flottant en vase clos, est sur le point vivre une transformation de taille. Six membres, Sandra Fuchs, Romain Davy, Céline Rommevaux, Aurora Ribeiro, l’ingénieur Christophe Duchi et Adrien Le Reun, un de nos matelots, font leur paquetage. Pour eux, la mission se termine. D’autres vont prendre leur place. Le biologiste François Lallier et mes camarades (enfin!) Thomas Cloarec, notre metteur en scène, et Pascal Rueff, notre créateur sonore, accompagnés d’Emmanuel Roy, et de Pablo Salaün, qui vont réaliser un documentaire sur le projet Donvor.

Comment quitter et rejoindre, devez-vous vous demander, une île comme la nôtre ? Eh bien grâce à un petit bateau connu ici comme le loup blanc : L’Arquipelago. L’Arquipelago est ici comme un mythe. Un navire de légende. Avoir fait au moins un transit à son bord vous fait immédiatement entrer dans la confrérie du « moi-j’ai-fait-une-traversée-sur-l’Arquipelago ». En prononçant ce nom quasi magique, tout membre de la confrérie sourit d’abord, il est ensuite très vite pris d’un frisson. Il vient de repenser à ce qu’il a vécu. Les souvenirs sont aussi physiques. À l’approche du jour fatidique, à savoir de l’arrivée de l’Arquipelago, à table, à l’heure du café, partout, les langues se délient. On regarde ceux qui vont partir avec commisération et l’on pense à ceux qui vont arriver avec pitié. Les pauvres dans un sens, les pauvres dans l’autre. Car l’Arquipelago semble une véritable épreuve pour le corps humain, et pour nos intestins. Le mal de mer y est l’état commun, la façon dont on y vit. Ce beau bateau de pêche, au ventre arrondi, à l’équipage aguerri, est sans pitié pour les terriens. On y mange bien, dit-on. Encore faut-il y avoir faim. C’est un supplice de Tantale inversé. Lui avait faim et ne pouvait saisir la nourriture qui s’offrait à lui. Sur l’Arquipelago, les plats sont servis mais la faim disparaît…

Bref, à force de raconter ses douleurs à ceux qui vont les vivre, nos pauvres camarades se mirent à ressentir le mal de mer deux jours avant de le subir. Et certains se levèrent ce matin comme on va à la potence. Leur mine déconfite rajoutant à la tristesse du moment. Car à travailler ensemble et partager un espace réduit on se prend d’affection. Ce jour rend mélancolique. On se salue, bien vite, un peu trop. Pas de temps à perdre. La traversée prend tout de même 20 heures.

1 21 juillet

La mer n’est pas trop agitée mais le roulis, permanent. L’Arquipelago réagit à chaque vague. Il croule d’un côté puis croule de l’autre. Le bosco affrète un zodiac. Les allers-retours avec le petit bateau s’enchainent. Première traversée pour les valises des arrivants. Deuxième pour celles des partants. Nous tous, les abrités, à pied sec sur le Pourquoi pas ?, nous nous accoudons sur les pavois. Le bastingage est noir de notre petit monde. On nous a tellement dit qu’on arrivait vert qu’on s’attend à voir débarquer des presque cadavres. On guette les visages avec des jumelles. Le Zodiac cherche à s’amarrer avec l’Arquipelago. A chaque vague, les deux bateaux s’écartent, rendant le passage impossible. Nous, on s’effraie, on commente, on frémit à la délicate manœuvre. Mais c’est davantage de plaisir que de peur, il faut bien le reconnaître. Ne croyez pas toutefois qu’on se délecte de leur détresse ou que l’on soit devenu voyeur à force de ne plus voir grand chose. Pas du tout. Ça fait plutôt songer à ce que raconte le philosophe Lucrèce, au tout début de son De natura rerum : « Il est doux quand sur la mer déchainée les vents soulèvent les flots, d’assister depuis le rivage aux rudes épreuves des marins ; non que nous nous réjouissions à contempler la détresse des autres, mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose bien douce. » Voilà c’est exactement ça.

Le zodiac surchargé de nos camarades approche. Ils ont l’air plutôt en forme, même Thomas. Petite déception. On est content pour eux bien sûr, mais les forces déchainées de la nature, les épopées de la confrérie des « moi-j’ai-fait-une-traversée-sur-l’Arquipelago », en prennent un sacré coup. Bon après tout Homère aussi a dû en rajouter. Et ça lui a plutôt réussi.

2 21 juillet

Crédit photo & iconographie: Victor 6000, Audrey Mat, David Wahl, Jozée Sarrazin

One comment on “21 juillet ~ a viz Gouere 2017

  1. Janick Sarrazin dit :

    Très beau texte! Salutations du Québec!

    J'aime

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