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Teatr Piba

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Lucky Strike, plongée n°11. La dernière sur notre site. La plus longue aussi, 48 heures. Le ROV Victor a disparu sous l’eau hier soir à 22h. Il refera surface mardi à 18h. On va avoir droit à un cadeau pour le moins inattendu. Ana, biologiste, veut aller explorer une zone escarpée à près de 2km à l’ouest de Tour Eiffel. On n’y a jamais traîné les pieds. On y soupçonne quelque chose. Il faut une heure et demi pour s’y rendre. Au fond, le paysage change. On commençait à s’habituer à la géologie, au relief à proximité de l’observatoire. Là il faut remettre les compteurs à zéro.

C’est reparti pour l’aventure. On se sent vraiment de la race des explorateurs. On éprouve le frisson de fouler une terra incognita. Car c’est assurément la première fois que des yeux humains se posent sur ces terres noires, arrachées, le temps d’un passage du lumineux Victor, à leur obscurité immémorielle. Comme Orphée découvrant les Enfers, nous sommes, de tous les hommes, les premiers vivants à violer ce royaume.

On devine les signes d’une ancienne apocalypse volcanique. Les roches basaltiques, qui tapissent les profondeurs, plus ramassées sur notre site, s’étirent là en tubes gigantesques le long des pentes. Tout en bas, d’anciens coussins de lave se sont solidifiés, tout en rondeurs : le fond est parsemé de roches moelleuses. Des poufs titanesques, qu’on imaginerait volontiers déposés là jadis par une main de géant.

Et puis enfin, ça arrive. Nous pénétrons dans une zone balayée par de forts courants, similaires à des vents violents. Victor perd l’équilibre. Il devient de plus en plus difficile de lui faire garder sa trajectoire. Dur pour les pilotes, mais bon signe pour Ana. Ces violentes masses d’eau giflent certes notre submersible, mais elles annoncent l’entrée dans l’Eden. Et en effet, on aperçoit soudainement surgir du noir, au lointain, là où grappinent les premiers rayons du ROV, des tâches lumineuses, qui s’épanouissent en formes graciles et tourmentées. Du violet, du vert, du rose… On n’ avait pas vu de telles couleurs depuis un siècle. Un jardin de corail. Des coraux d’eau froide. Des couleurs si vives, dans un endroit où aucune lumière ne vient les révéler… Il y a une sorte de gratuité dans la nature face à laquelle la raison reste muette. Elle aussi doit aimer faire des choses pour la seule beauté du geste.

1-24 juillet

Ana dirige la manip. Elle fait prélever des branches de toutes sortes. La main de fer de Victor compose un bouquet de fleurs des champs. Surréaliste, depuis la découverte jusqu’au ramassage ! C’est au tour de Benjamin de prendre la main. Pour sa première manip, Benjamin, le bien nommé — il est le plus jeune à notre bord —, est verni. Sa joie de géologue est totale. Et bien au delà. Il prélève un morceau de basalte de la zone inconnue. Après avoir compté fleurette, Victor devient un monstre. La machine est lunatique. Sa main se métamorphose en mâchoire capable de briser la roche.

On voudrait s’attarder mais le temps presse. À regret, nous quittons la zone. Comme on quitte un monde.

2-24 juillet

On n’a pas idée de la diversité des paysages profonds. Montagneux à des endroits, de mornes plaines à d’autres, ils sont à Lost city, plus au sud, avec ses cheminées toutes blanches, comme recouverts de neige. Selon la composition des fluides, selon leurs températures chaudes ou froides, tout se recompose selon une alchimie particulière, voire unique. Les animaux eux-même peuvent être d’une toute autre apparence d’un site à l’autre. Sur Rainbow par exemple, les moules atteignent près de 30 centimètres de long, et l’on trouve des crevettes géantes aux têtes surdimensionnées. Dans le Pacifique, aucune moule, mais des vers géants, les Riftia, mesurant près de deux mètres de long, colonisent les sources chaudes. On trouve même parfois comme des lacs au fond de la mer ! Des étendues de saumure, trop dense pour se diluer, y donnent l’illusion d’une eau enfermée dans l’eau-même.

Oui vraiment, abrités derrière les panneaux de commandes du conteneur ROV, et regardant défiler sur les écrans des paysages aussi variés que déconcertants, on a l’impression de voler dans un vaisseau spatial, à explorer les différentes planètes d’un empire galactique. Un nouveau volet de La Guerre des étoiles, rien que pour nous.

Crédit photo & iconographie: Victor 6000, Audrey Mat, David Wahl, Jozée Sarrazin, Thomas Cloarec et Jérôme Blandin.

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