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Teatr Piba

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La journée de jeudi fut une journée de transition. Voire de transit. Quitter Vancouver. Rouler jusqu’au port du détroit. Faire la queue sur l’embarcadère. Prendre le ferry. Y garer sa grosse Chrysler. Descendre du ferry. Aller jusqu’à Victoria. Prendre possession de nos appartements, en plein Chinatown. Faire les courses. Retourner à l’aéroport chercher Nadège, Charlotte et Emmanuel. La journée, qui — j’en parlais avant hier — peut s’étirer jusqu’à 36 heures lors de la traversée du globe, parut ici se réduire à quelques instants fugaces quand ce que nous devinions du soleil se coucha. Il était temps de se mettre au lit. Il n’empêche, les retrouvailles furent, comme le dit la formule rituelle, cordiales. Nos camarades étaient, tout comme nous l’avions été nous-même, restés bloqués à la douane de Seattle pendant plus de deux heures. Ils avaient des cernes. On leur fit donc un bon repas, avec des grosses bières amères et des gros filets de poulet. Dans le Nouveau Monde, il n’y a pas que les immeubles qui sont oversize. Tout ce qui s’y fait l’est de même. Un engrais diffus et providentiel fait grossir absolument toute chose. Et notamment dans les supermarchés. Les plaquettes de beurre font au minimum un-kilo-cinq, les mûres ont la taille de cerises, les cerises la taille de pêches. Et quand on tombe enfin sur des filets de poulet, on ne peut s’empêcher de rêvasser à la monstrueuse volaille sur laquelle ils ont été prélevés. On a l’impression de bouffer du monstre.

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Après une nuit sans lune, direction University of Victoria, UVIC. On retrouve un campus. Là aussi c’est la rentrée. Delectable belote et rebelote. Les stands garnissent les allées. Le club de philo échange avec celui des cupcakes. On entend du rock et de la country. Les étudiants sont heureux. Le ciel se dégage. On repère Ocean Network Canada, les bureaux scientifiques dans lesquels nous allons nous installer. Karen, en charge de l’accueil, nous attend. Karen est une femme charmante. Elle a un beau sourire. Et fait tout pour qu’on se sente bien. Elle nous dit bonjour. On gère admirablement la réponse. Nous demande comment ça va. Ça passe encore. Et puis se met à faire des phrases. Là, il faut bien le reconnaître (et je ne parle pas pour Emmanuel et Thomas qui maîtrisent) c’est moins easy. On parle anglais à peu près comme des vaches espagnoles. Karen continue de papoter, se met à rire. On comprend à ses mots : « just kidding », qu’elle a raconté une blague. On rit par politesse, et surtout pour l’amitié entre les peuples. Dans une langue étrangère on est beaucoup plus bête. Et vraiment on a moins le sens de l’humour.

Ocean Network Canada. C’est un complexe technologique qui gère entre autre une installation sous-marine, absolument sans équivalent : le réseau Neptune. Au large de l’Île de Vancouver, et jusqu’à 2400 mètres sous la surface, des scientifiques ont posé 800 km de câbles. On y a branché toutes sortes d’instruments de mesure, sismiques, biologiques, chimiques, des sonars, des hydrophones et autres caméras. Les données remontent donc des profondeurs en continue. C’est monumental. Petit rappel pour saisir l’échelle : cet été, souvenez vous, lors de la mission MoMarsat, nous avons découvert un observatoire sous-marin de quelques dizaines d’instruments immergés à plus de 1700 mètres de fond, ces derniers communiquant leurs données par ondes électro-acoustiques. Prouesse technologique exceptionnelle. Ici, plus étonnant encore, le réseau Neptune envoie en continue, par ce câble, et ce jusqu’à nos ordinateurs installés à Ocean Network Canada, les données de plusieurs centaines d’appareils ! Une autoroute de data !

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Pour nous rendre compte du degré de technologie mis en œuvre, nous filons vers les ateliers où s’entreposent et se réparent les instruments du réseau sous-marin. Ian Kulin, l’ingénieur en chef, nous fait la visite. Le changement d’échelle saute aux yeux. Ici on ne conçoit pas à demeure, comme en France, les prototypes. On laisse à de grandes boîtes le soin de les construire. Les appareils sont plus gros, plus nombreux, plus coûteux aussi. Mais comme les ingénieurs français, fort réputés en ce domaine, restent la référence, les appareils qu’on y découvre présentent un fort air de famille avec ceux qu’on a utilisés cet été à bord du Pourquoi Pas ? Vient enfin le clou de la visite : on nous présente le robot mascotte des profondeurs pacifiques, Wally, qui ressemble vraiment pour le coup à Wall-E. Il se sert de chenilles pour avancer sur le plancher océanique et il a vraiment un air très mignon. On s’attendrit. Surtout Nadège. Emmanuel filme.

Tom Dakin, la personnalité du lieu, nous reçoit ensuite. On est très impressionné. C’est l’ingénieur en chef du système hydrophonique du réseau Neptune. Pendant la Guerre froide, Tom Dakin servait dans la Marine et débusquait grâce à ses hydrophones les sous-marins soviétiques. Tom s’est ensuite reconverti dans l’océanographie. Il est désormais à la tête d’une armada d’hydrophones ultra-sensibles, quadrillant la zone Neptune, depuis les sources hydrothermales Endeavour jusqu’à l’entrée du détroit, et bien au delà. A quoi cela peut-il bien servir, me demanderez-vous ? A dresser une cartographie très contemporaine. Une cartographie en 3D. Car non seulement les ondes et sons captés nous renseignent sur les reliefs et la topographie, mais ils permettent aussi de mesurer la pollution sonore, de dénombrer les populations de baleines, de surveiller l’activité sismique des plaques tectoniques et les sources hydrothermales. On peut également déterminer la pluviométrie marine et l’on perçoit même les flocons de neige s’étalant moelleusement à la surface des eaux. Tom Dakin nous confie qu’un des problèmes les plus préoccupants pour les écosystèmes marins reste la pollution sonore due au trafic maritime. En constante augmentation. Les cétacés, nombreux en cette région, en souffrent particulièrement. Les autorités mettent donc en place depuis quelques temps une législation aussi stricte qu’attractive. Plus le bateau est silencieux, plus il bénéficie d’un allègement de taxe. Et les hydrophones de Tom, capables de capter le son de la moindre hélice, et même de déterminer son nombre de dents, sont pour cela mis à contribution ! On l’aura compris. Ici le réseau Neptune n’a pas pour seule vocation l’observation des sources hydrothermales. Son immense déploiement et ses incomparables capacités techniques en font un observatoire répondant à différentes nécessités, qu’elles soient biologiques, environnementales ou physiques.

Mais les mesures qu’il renvoie à la surface sont en tel nombre, qu’il devient désormais impossible aux seuls humains de les traiter et l’on réfléchit à l’heure actuelle à la conception d’une intelligence artificielle qui pourrait s’en occuper. Un peu comme celle déjà conçue pour analyser les données que nos satellites nous envoie depuis les confins de notre système solaire. Ultime paradoxe. La science nous permet désormais d’écrire des livres si démesurés que nous ne sommes plus en mesure de les lire.

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